IV

 

La distribution des prix

 

La distribution des prix approchait ; les enfants étaient agités, inquiets ; les paresseux, même ceux qui ne devaient rien espérer se demandaient quels prix ils pourraient avoir. Avant la distribution on devait jouer une comédie composée par le maître d’école lui-même ; le théâtre était dans la cour. Quelques arbres garantissaient quelques têtes des ardeurs du soleil. Au premier rang des chaises et des banquettes figuraient le maire, l’adjoint et leurs familles ; les parents arrivaient en foule. Lucas était déjà établi sur un banc avec son père et sa mère. Arrivés de bonne heure, ils avaient choisi une bonne place à l’ombre d’un tilleul. Gaspard avait été nommé maître des cérémonies, pour aider le maître d’école à maintenir l’ordre, à placer tout le monde, et, après la comédie, à présenter les prix à distribuer. La cour était comble ; l’heure sonna : un roulement de tambour annonça le lever du rideau, qui s’ouvrit lentement, tiré par Gaspard et par un autre garçon nouvellement arrivé, et laissa apercevoir une forêt dans laquelle dormait un voyageur. Un voleur apparut à l’horizon et s’apprêtait à égorger et à dévaliser le voyageur, lorsqu’un jeune homme qui traversait la forêt et qui portait à la main un gros bâton, s’approcha lestement et sans bruit, et assena sur la tête du voleur un coup de bâton qui le fit tomber sans connaissance. Le voyageur, réveillé au bruit, crut d’abord que deux hommes avaient voulu l’assassiner ; mais le jeune homme lui expliqua l’affaire ; alors le voyageur exprima sa reconnaissance, voulut donner à son sauveur un rouleau de mille francs en or ; celui-ci, qui a une âme généreuse, refuse ; le voyageur l’emmène, arrive chez lui, garde le jeune homme, qui se trouve heureusement être pauvre et orphelin, lui donne une éducation soignée ; le jeune homme devient un savant, fait fortune, et tout le monde est content.

Des applaudissements et des bravos se firent entendre plus d’une fois ; à la fin, on demanda l’auteur ; le maître d’école parut, amené par six de ses meilleurs élèves ; une couronne descendit lentement sur sa tête ; il salua à droite, à gauche, au milieu, pendant que les applaudissements et les trépignements redoublaient. La couronne remonta au ciel ; le maître d’école salua une dernière fois et sortit, laissant la place aux enfants qui allaient recevoir le prix de leur travail.

Le théâtre se remplit de nouveau ; le maître reparut précédant le maire et l’adjoint, pour lesquels on avait apporté deux fauteuils. Il commença l’appel.

1er prix d’excellence : Gaspard Thomas, cria le maître d’école.

1er prix d’application : Gaspard Thomas.

1er prix de sagesse : Gaspard Thomas.

Et ainsi de suite jusqu’à ce que les prix fussent tous distribués ; les premiers prix furent tous gagnés par Gaspard ; Lucas n’en avait mérité aucun, mais il avait fallu lui en trouver un, car, dans les campagnes normandes, un maître d’école qui n’en donnerait pas à quelques-uns des plus paresseux, des plus mauvais, aurait pour ennemis acharnés les parents et les familles des enfants rebutés. Lucas eut donc le prix de bonne humeur, qui le satisfit pleinement. À chaque prix, la couronne descendait sur la tête de l’élève et remontait pour descendre encore ; lorsque Lucas, le dernier de tous, dut la recevoir, la corde cassa et la couronne lui tomba sur le nez ; de gros rires se firent entendre ; Lucas justifia son prix en riant de bon cœur de l’accident. Gaspard pliait sous la charge de ses livres et des couronnes qui les avaient accompagnés. Lucas vint l’aider.

Lucas. – Donne, donne, Gaspard, ma charge n’est pas lourde à porter ; je puis bien t’aider à porter la tienne.

Gaspard. – Pauvre Lucas ! tu n’as pas eu grand-chose, il est vrai.

Lucas. – J’aime bien mon prix tout de même ; quant aux prix de travail, je sais bien que je n’en mérite aucun.

Gaspard. – Comment veux-tu en avoir ? tu manques sans cesse à l’école.

Lucas. – Ça, c’est vrai : toutes les fois qu’il y a de l’ouvrage pressé à la ferme.

Gaspard. – Tu ne sauras jamais rien, si tu continues.

Lucas. – Bah ! j’en saurai bien assez pour faire marcher la ferme ; et c’est ce qu’il faut à mon père.

– Tu as raison, Lucas, dit le père Thomas ; la ferme te profitera toujours plus que tes livres. Ceux que Gaspard a gagnés sont jolis, je ne dis pas non : mais ils ne profitent pas autant que cent bottes de trèfle.

Gaspard. – Ils me serviront à récolter deux cents bottes de trèfle là où vous en avez à peine cent ; et c’est quelque chose.

Plusieurs personnes vinrent faire compliment au père Thomas de toutes les couronnes de Gaspard, et rire un peu du prix minime de Lucas.

« Ma foi, dit le père, j’aime autant, si ce n’est mieux, le prix de bonne humeur de Lucas, que tous les prix de science de Gaspard. À quoi lui serviront-ils ? à perdre son temps et ses forces. »

Le père Guillot. – Ne croyez pas ça, père Thomas ; voyez les garçons du père Michel : un est un beau monsieur, l’autre est un clerc de notaire, c’est-il pas beau ça ?

Le père Thomas. – Ça leur fait une belle affaire d’avoir élevé si grandement leurs garçons. Le grand flâne toute la journée et passe son temps à aller, venir, sans rien gagner ; le second ne vaut guère mieux. Et les parents sont gênés, endettés ; ils vivent seuls dans leurs vieux ans, et rien ne marche chez eux.

De son côté, Gaspard n’était pas pleinement satisfait ; il ne pouvait se défendre de quelques inquiétudes sur son avenir. L’ambition pénétrait peu à peu dans son cœur et le rendait silencieux et maussade. Ses premiers succès semblaient l’attrister au lieu de lui donner le bonheur.

La fortune de Gaspard
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